J’écrirai

Anthony Friedkin, Clockwork, Malibu (1978)

j’écrirai ce poème,
pour qu’il me donne
un fleuve doux
comme les ailes du toucan
j’écrirai ce poème
pour qu’il t’offre une aurore
quand il fait nuit
entre ta gorge et ton aisselle
j’écrirai ce poème
pour que dix mille marronniers
prolongent leurs vacances
pour que sur chaque toit
vienne s’asseoir une comète
j’écrirai ce poème
pour que le doute ce vieux loup
parte en exil
pour que tous les objets reprennent
leurs leçons de musique
j’écrirai ce poème
pour aimer comme on aime par surprise
pour respecter comme on respecte en oubliant
pour être digne
de l’inconnu de l’impalpable
j’écrirai ce poème
mammifère ou de bois
il ne me coûte rien
il m’est si cher
il vaut plus que ma vie

***

Alain Bosquet (1919-1998)

Je t’ai regardée beaucoup

Ian Sanderson

je t’ai regardée beaucoup
et ça m’a beaucoup ému

je t’ai trouvée si belle
que ça m’a presque fait pleurer

et j’ai pensé au-dedans de moi
que je ne voulais pas bientôt mourir

et j’ai pensé que je voulais encore
et encore te prendre dans mes bras

il m’importe mon amour que nous vivions

***

Lambert Schlechter, poète luxembourgeois

Comme il est bon d’aimer

Jean-Pierre SiméonIl suffit d’un mot
pour prendre le monde
au piège de nos rêves

Il suffit d’un geste
pour relever la branche
pour apaiser le vent

Il suffit d’un sourire
pour endormir la nuit
délivrer nos visages
de leur masque d’ombre

Mais cent milliards de poèmes
ne suffiraient pas
pour dire
comme il est bon d’aimer.

***

Jean-Pierre Siméon (né en 1950)

Loin de toi

Mihai Eminescu

Près du feu, loin de toi, me revient en mémoire
De ma triste existence la malheureuse histoire.
Il y a quatre-vingt ans que je suis né, je crois,
L’hiver même est moins vieux, tu n’es plus ici-bas.
Les souvenirs reviennent, un à un, me hanter,
Exhumer du passé mille riens oubliés.
De ses doigts gourds, le vent vient frapper au carreau,
Je me reprends à croire aux contes les plus beaux.
Il me semble te voir dans la brume passer ;
Tes grands yeux sont en larmes et tes mains sont glacées.
Tu te pends à mon cou dans une douce étreinte,
Les mots que tu veux dire s’étouffent en une plainte…
Moi je serre sur mon coeur ce que j’ai de plus cher,
Nos pauvres vies s’unissent en un baiser amer…
O que les souvenirs restent à jamais muets !
Que j’oublie cet instant de bonheur que j’ai eu
Et qu’un instant plus tard tu allais me quitter !
Je serai seul et vieux et tu ne seras plus !

***

Mihai Eminescu (1850-1889) poète roumain – Traduction de Jean-Louis Courriol

Obscurité somptueuse

La nuit dernière je t’ai touchée et je t’ai sentie
sans que ma main ait fui au-delà de ma main,
sans que mon corps ait fui, ni mon oreille :
d’une manière presque humaine
je t’ai sentie.

Palpitante,
je ne sais si comme sang ou comme nuage
errant,
dans ma maison, sur la pointe des pieds, obscurité qui monte,
obscurité qui descend, tu as couru, scintillante.

Tu as couru dans ma maison de bois
ses fenêtres tu as ouvertes
et je t’ai sentie frémir la nuit entière,
fille des abîmes, silencieuse,
guerrière, si terrible, si somptueuse
que tout ce qui existe,
pour moi, sans ta flamme, n’existerait pas.

***

Gonzalo Rojas (1917 – 2011), poète chilien

Contre la mort

Gonzalo Rojas

Je m’arrache à mes visions et je m’arrache les yeux chaque jour qui passe.
Je ne veux pas voir, je ne peux pas voir les hommes mourir chaque jour.
Je préfère être de pierre, être sombre,
à supporter le dégoût de me ramollir en dedans et sourire
à droite et à gauche afin que prospère ma petite affaire.

Je n’ai d’autre affaire que d’être ici à dire la vérité
au milieu de la rue et à tous les vents :
la vérité d’être vivant, rien que vivant,
avec les pieds sur terre et le squelette libre dans ce monde-ci.

Que diable gagnons-nous à bondir jusqu’au soleil avec nos machines
à la vitesse de la pensée ; que gagnons-nous
à voler au-delà de l’infini
si nous continuons à mourir sans aucun espoir de vivre
hors du temps des ténèbres ?

Dieu ne me sert à rien. Personne ne me sert à rien.
Mais je respire, et je mange, et je dors même
en pensant qu’il me reste dix ou vingt ans avant de m’en aller
les pieds devant, comme tout le monde, dormir dans deux mètres de
ciment sous terre.

Je ne pleure pas, je ne me pleure pas sur mon sort. Tout sera comme il se doit,
mais je ne peux pas voir des cercueils et des cercueils
passer, passer, passer, passer à chaque minute
pleins de quelque chose, emplis de quelque chose, je ne peux pas voir
le sang encore chaud dans les cercueils.

Je touche cette rose, j’embrasse ses pétales, j’adore
la vie, je ne me lasse pas d’aimer les femmes : je me nourris
d’ouvrir le monde en elles. Mais tout est inutile,
parce que moi-même je suis une tête inutile,
bonne pour l’échafaud, parce que je ne comprends pas ce que c’est
que d’attendre un autre monde depuis ce monde.

On me parle de Dieu ou on me parle de l’Histoire. Je me moque bien
d’aller chercher si loin l’explication de la faim
qui me dévore, la faim de vivre comme le soleil
dans la grâce du ciel, éternellement.

***

Gonzalo Rojas (1917-2011) poète chilien

Berceuse pour un mourant

Je serai mieux dans ce cimetière
ce petit cimetière
chantant
radieux
niché dans un
fouillis de branches et d’oiseaux

au bord de cette mer azurée
sous ce cyprès élancé

je pourrai mieux
y pleurer
ton ciel éploré
tes nuages en souquenilles
ton boueux novembre
tes bougies larmoyantes
tes lugubres tombes
ô patrie…

***

Aleksander Wat (1900–1967)

Le chiffon

Chaque soir, dans l’espérance du sommeil
Je sens que le jour vient où mon travail, ma vie
Ces quelques livres, ces points, ces virgules
Ne seront plus que pierres roulées dans le fracas
De l’incompréhensible torrent qui nous guide
si l’amour de mon corps cesse de préserver ma vie
Tel l’enfant qui s’endort accroché au chiffon
A la protégeante odeur de sa mère
Fais que je sois toujours dans l’abondance de l’éveil

Henry Bauchau – Août 2010

Le chemin

Voyageur, tes traces
sont le chemin, rien de plus ;
Voyageur, il n’y a pas de chemin,
Le chemin se crée en marchant.
En marchant on crée le chemin,
et en jetant le regard derrière soi
on voit le chemin que jamais
il ne faudra fouler à nouveau.
Voyageur, il n’y a pas de chemin
rien que des sillages sur la mer.

***

Antonio Machado