Le vieil homme et le chat

Viel homme et chat - Josephine

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

***

Charles Baudelaire – Le chat

La maman et la putain

«Il ne faut baiser que quand on s’aime vraiment… Et je ne suis pas saoule…si je pleure…Je pleure sur toute ma vie passée, ma vie sexuelle passée, qui est si courte. Cinq ans de vie sexuelle, c’est très peu. Tu vois, Marie, je te parle parce que je t’aime beaucoup. Tant d’hommes m’ont baisée. Ils m’ont désirée, tu sais. On m’a désirée parce que j’avais un gros cul qui peut être éventuellement désirable. J’ai de très jolis seins qui sont très désirables. Ma bouche n’est pas mal non plus. Quand mes yeux sont maquillés ils sont pas mal non plus. Et beaucoup d’hommes m’ont désirée comme ça, tu sais, dans le vide. Et on m’a souvent baisée dans le vide. Je ne dramatise pas , Marie, tu sais. Je ne suis pas saoule. Et qu’est-ce que tu crois, que je m’appesantis sur mon sort merdique. Absolument pas. On me baisait comme une pute. Mais tu sais, je crois qu’une jour un homme viendra et m’aimera et me fera un enfant parce qu’il m’aimera. Et l’amour n’est valable que quand on a envie de faire un enfant ensemble. Si on a envie de faire un enfant, on sent qu’on s’aime. Un couple qui n’a pas envie de faire un enfant, ce n’est pas un couple, c’est une merde, c’est n’importe quoi, c’est une poussière…les super-couples libres…Tu baises d’un côté, chéri, je baise de l’autre. On est super-heureux ensemble. On se retrouve. Comme on est bien. Mais c’est pas un reproche que je fais, au contraire. Ma tristesse n’est pas un reproche, vous savez. C’est une vielle tristesse qui traîne depuis cinq ans. Vous en avez rien à foutre. Regardez tous les deux, vous allez être bien…Comme vous pouvez être heureux ensemble.»

***

Monologue dit par Françoise Lebrun, extrait du film « La maman et la putain » de Jean Eustache, en hommage à Bernadette Lafont, qui pour moi était une grande actrice et une belle personne.

Le dieu de pierre

Tu portes le dieu de pierre
au fond de toi.
Tu le sers fidèlement,
en secret, tu lui fais des offrandes.
Tu lui portes
des couronnes de fleurs
et des bougies allumées
avec des mains pleines de sang,
pourtant tu sens le gel
descendre dans ton cœur,
et tu sais que ton souffle
sera aussi figé
que le sien
et ton sourire
aussi froid.

*

Steinguden

Du ber steinguden
der inni deg.
Og du tener han truge
og ofrar til han i løynd.
Kransar og kveikte kjertar
ber du til han
med blodige hender,
endå du kjenner
kjøldi av han
i hjarta ditt
og veit dine drag
vert stive som hans
og din smil
like kald.

***

Olav H. Hauge (1908-1994) – Traduit du néonorvégien par François Monnet

A l’écoute de nos présences

Quand nos os eurent touché terre,
Croulant à travers nos visages,
Mon amour, rien ne fut fini.
Un amour frais vint dans un cri
Nous ranimer et nous reprendre.
Et si la chaleur s’était tue,
La chose qui continuait,
Opposée à la vie mourante,
A l’infini s’élaborait.
Ce que nous avions vu flotter
Bord à bord avec la douleur
Etait là comme dans un nid,
Et ses deux yeux nous unissaient
Dans un naissant consentement.
La mort n’avait pas grandi
Malgré des laines ruisselantes,
Et le bonheur pas commencé.
A l’écoute de nos présences ;
L’herbe était nue et piétinée.

***

« Pleinement », poème de René Char (1907-1988) – Les Matinaux (1950)

Marjorie

Aujourd’hui, une très jeune fille a réussi à me faire passer ce billet à travers le grillage de la ligne de «démarcation». Sur ce billet il y avait écrit (c’était presque illisible) :
«Monsieur, je ne vous connais pas. S’il vous plaît, lisez-moi, écoutez-moi, gardez-moi. Monsieur, je suis là depuis dix jours pour une T.S., comme on dit ici. Je suis perdue.
Monsieur, ce n’est pas les enfants qu’il faut enfermer, mais les parents. Les parents nous jettent leur monde au visage comme un seau d’eau sale. Mais eux, ils peuvent signer les papiers d’internement. Je suis perdue. Je ne trouverai jamais le chemin.
C’est ma troisième T.S., comme on dit ici. Les infirmières n’aiment pas les T.S.
Monsieur, croyez-moi, je ne suis pas folle. La prochaine fois, je réussirai. Elles ne m’auront pas.
Monsieur, je ne vous connais pas. Je vous ai observé à travers le grillage. Toujours seul. Pardonnez-moi de vous avoir fait signe. Je suis perdue. Je vous donne ce cri qui est toute ma vie. S’il vous plaît, gardez-le. Pensez à moi, souvent. Merci.

Je m’appelle Marjorie. J’ai 19 ans.»

Il n’y a jamais eu d’autre billet. Cette petite lettre pliée, presque illisible, tremblée, je vous le jure, Mademoiselle Marjorie, elle ne me quittera jamais.

Clinique Rech,
Montpellier

***

Tristan Cabral (né en 1944) –  H.D.T. (hospitalisation à la demande d’un tiers) 2010

Pourquoi la poésie?

perfectanimalshots24

La poésie
pour vivre dans un monde irrespirable
pour traverser l’enfer du temps
pour arracher les racines de l’habitude
pour que meurent les certitudes
pour explorer l’archipel de la folie
pour guérir les meurtrissures de l’âme
pour affronter le bloc du réel
pour sourire au malheur
pour survivre au fracas du monde
pour vivre chaque instant d’éternité
pour t’aimer plus que je ne m’aime
pour faire jaillir la beauté du néant
pour briser les os du mensonge
pour faire pleurer la mort
pour t’ensevelir de ma douleur
pour t’aimer comme un assassin
pour crier ce qu’on n’a jamais dit
pour dompter le vertige des mots
pour absoudre les crimes du langage
pour lire dans tes yeux l’abandon
pour psalmodier les erreurs de jeunesse
pour entendre les oiseaux célébrer le printemps
pour redonner aux choses leur intrinsèque beauté
pour donner à ma naissance le sens de la mort
pour rimbaldianiser la vie

La poésie pour être qui je suis.

***

Stéphane Chabrières (né en 1970)

Pavillon 34

On aura beau me coudre une tête d’orvet
on aura beau me transfuser, me perfuser, m’andoliser,
rien ne m’empêchera de demander pourquoi
j’ai la mémoire de tout le sang du monde
pourquoi ma chair pourrit partout où je me tais
et pourquoi j’ai l’idée d’un corps démesuré

je m’enivre des plaies ouvertes dans ma bouche
je voudrais m’achever en faisant tout sauter
et glisser sous ma peau des trucs à retardement

les mains derrière le dos
les bras sanglés de cuir
je me glisse à mi-corps dans l’éther des couloirs
à la recherche de l’homme blanc
qui m’a remis ma muselière

mes doigts se brisent comme du givre
et je m’enfonce dans une fosse d’orchestre
au milieu des lagunes
je prends feu au pupitre à chaque démesure
les oiseaux que j’attrape s’enflamment entre
mes mains
et mes yeux me regardent
du fond des poissons blancs
pendus à des crochets

tout autour de mon banc
on verse de l’eau claire
mes voisins ont les yeux ouverts aux quatre coins
il y a des filles allongées derrière les rideaux lourds ;
la dame psychiatre a des orgasmes formidables !…
je n’ai plus une place dans l’ombre où je m’enterre
j’ai peur de me détendre
j’ai peur de ce grand calme qui descend dans
mes veines,
j’ai peur de crever seul dans un petit lit-cage…

La Colombière,
Montpellier

***

Tristan Cabral (né en 1944) –  H.D.T (hospitalisation à la demande d’un tiers) 2010

La chanson du nuage

Sur les nuages réside tout ce qu’il me faut :
pressentiments sûrs comme le jour,
certitudes vives comme l’éclair,
sur les nuages moi-même je réside
– blanche, dans un éblouissant soleil,
de ce bonheur hors d’atteinte, je fais des signes d’adieu.
Vertes forêts de ma jeunesse, portez-vous bien.
Des monstres rôdent par là –
jamais plus je ne poserai mon pied sur terre.
Un aigle m’a enlevée sur ses ailes –
loin du monde
j’ai la paix.
Assise sur les nuages, je chante –
des ricanements de vif-argent
tombent en gouttelettes sur la terre –
donnant naissance à des herbes-chatouilles
et à des fleurs-qui-volent.

***

Edith Södergran

Dernier espoir

Il est un arbre au cimetière
Poussant en pleine liberté,
Non planté par un deuil dicté, –
Qui flotte au long d’une humble pierre.

Sur cet arbre, été comme hiver,
Un oiseau vient qui chante clair
Sa chanson tristement fidèle.
Cet arbre et cet oiseau c’est nous :

Toi le souvenir, moi l’absence
Que le temps – qui passe – recense…
Ah, vivre encore à tes genoux !

Ah, vivre encor ! Mais quoi, ma belle,
Le néant est mon froid vainqueur…
Du moins, dis, je vis dans ton coeur ?

***

Paul Verlaine

Coq O Rico

Ce matin-là à la lumière vive de l’été
Moi l’enfant que j’étais
Par le joli chant du coq
Je fus réveillé

Quand j’entrai dans le poulailler
Par sa crête hérissée et colorée
Je fus émerveillé

Si tôt ce matin
Je ne savais pas qu’en entrant
Dans cette basse-cour
Je trouverais l’amour

***

Patricia Jacquart