Je t’ai regardée beaucoup

Ian Sanderson

je t’ai regardée beaucoup
et ça m’a beaucoup ému

je t’ai trouvée si belle
que ça m’a presque fait pleurer

et j’ai pensé au-dedans de moi
que je ne voulais pas bientôt mourir

et j’ai pensé que je voulais encore
et encore te prendre dans mes bras

il m’importe mon amour que nous vivions

***

Lambert Schlechter, poète luxembourgeois

Comme il est bon d’aimer

Jean-Pierre SiméonIl suffit d’un mot
pour prendre le monde
au piège de nos rêves

Il suffit d’un geste
pour relever la branche
pour apaiser le vent

Il suffit d’un sourire
pour endormir la nuit
délivrer nos visages
de leur masque d’ombre

Mais cent milliards de poèmes
ne suffiraient pas
pour dire
comme il est bon d’aimer.

***

Jean-Pierre Siméon (né en 1950)

Gérard Manset – Revivre

On voudrait revivre.
Ça veut dire:
On voudrait vivre encore la même chose.
Refaire peut-être encore le grand parcours,
Toucher du doigt le point de non-retour
Et se sentir si loin, si loin de son enfance.
En même temps qu’on a froid, quand même on pense
Que si le ciel nous laisse on voudra
Revivre.
Ça signifie:
On voudrait vivre encore la même chose.
Le temps n’ai pas venu qu’on se repose.
Il faut refaire encore ce que l’on aime,
Replonger dans le froid liquide des jours, toujours les mêmes
Et se sentir si loin, si loin de son enfance.
En même temps qu’on a froid, qu’on pleure, quand même on pense
Qu’on a pas eu le temps de terminer le livre
Qu’on avait commencé hier en grandissant,
Le livre de la vie limpide et grimaçant
Où l’on était saumon qui monte et qui descend,
Où l’on était saumon, le fleuve éclaboussant,
Où l’on est devenu anonyme passant,
Chevelu, décoiffé, difforme,
Chevelu, décoiffé, difforme se disant
On voudrait revivre, revivre, revivre.

On croit qu’il est midi, mais le jour s’achève.
Rien ne veut plus rien dire, fini le rêve.
On se voit se lever, recommencer, sentir monter la sève
Mais ça ne se peut pas,
Non ça ne se peut pas,
Non ça ne se peut…

***

Paroles et musique: Gérard Manset, 1991

 

Loin de toi

Mihai Eminescu

Près du feu, loin de toi, me revient en mémoire
De ma triste existence la malheureuse histoire.
Il y a quatre-vingt ans que je suis né, je crois,
L’hiver même est moins vieux, tu n’es plus ici-bas.
Les souvenirs reviennent, un à un, me hanter,
Exhumer du passé mille riens oubliés.
De ses doigts gourds, le vent vient frapper au carreau,
Je me reprends à croire aux contes les plus beaux.
Il me semble te voir dans la brume passer ;
Tes grands yeux sont en larmes et tes mains sont glacées.
Tu te pends à mon cou dans une douce étreinte,
Les mots que tu veux dire s’étouffent en une plainte…
Moi je serre sur mon coeur ce que j’ai de plus cher,
Nos pauvres vies s’unissent en un baiser amer…
O que les souvenirs restent à jamais muets !
Que j’oublie cet instant de bonheur que j’ai eu
Et qu’un instant plus tard tu allais me quitter !
Je serai seul et vieux et tu ne seras plus !

***

Mihai Eminescu (1850-1889) poète roumain – Traduction de Jean-Louis Courriol

Obscurité somptueuse

La nuit dernière je t’ai touchée et je t’ai sentie
sans que ma main ait fui au-delà de ma main,
sans que mon corps ait fui, ni mon oreille :
d’une manière presque humaine
je t’ai sentie.

Palpitante,
je ne sais si comme sang ou comme nuage
errant,
dans ma maison, sur la pointe des pieds, obscurité qui monte,
obscurité qui descend, tu as couru, scintillante.

Tu as couru dans ma maison de bois
ses fenêtres tu as ouvertes
et je t’ai sentie frémir la nuit entière,
fille des abîmes, silencieuse,
guerrière, si terrible, si somptueuse
que tout ce qui existe,
pour moi, sans ta flamme, n’existerait pas.

***

Gonzalo Rojas (1917 – 2011), poète chilien