Marjorie

Aujourd’hui, une très jeune fille a réussi à me faire passer ce billet à travers le grillage de la ligne de «démarcation». Sur ce billet il y avait écrit (c’était presque illisible) :
«Monsieur, je ne vous connais pas. S’il vous plaît, lisez-moi, écoutez-moi, gardez-moi. Monsieur, je suis là depuis dix jours pour une T.S., comme on dit ici. Je suis perdue.
Monsieur, ce n’est pas les enfants qu’il faut enfermer, mais les parents. Les parents nous jettent leur monde au visage comme un seau d’eau sale. Mais eux, ils peuvent signer les papiers d’internement. Je suis perdue. Je ne trouverai jamais le chemin.
C’est ma troisième T.S., comme on dit ici. Les infirmières n’aiment pas les T.S.
Monsieur, croyez-moi, je ne suis pas folle. La prochaine fois, je réussirai. Elles ne m’auront pas.
Monsieur, je ne vous connais pas. Je vous ai observé à travers le grillage. Toujours seul. Pardonnez-moi de vous avoir fait signe. Je suis perdue. Je vous donne ce cri qui est toute ma vie. S’il vous plaît, gardez-le. Pensez à moi, souvent. Merci.

Je m’appelle Marjorie. J’ai 19 ans.»

Il n’y a jamais eu d’autre billet. Cette petite lettre pliée, presque illisible, tremblée, je vous le jure, Mademoiselle Marjorie, elle ne me quittera jamais.

Clinique Rech,
Montpellier

***

Tristan Cabral (né en 1944) –  H.D.T. (hospitalisation à la demande d’un tiers) 2010

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