Marjorie

Aujourd’hui, une très jeune fille a réussi à me faire passer ce billet à travers le grillage de la ligne de «démarcation». Sur ce billet il y avait écrit (c’était presque illisible) :
«Monsieur, je ne vous connais pas. S’il vous plaît, lisez-moi, écoutez-moi, gardez-moi. Monsieur, je suis là depuis dix jours pour une T.S., comme on dit ici. Je suis perdue.
Monsieur, ce n’est pas les enfants qu’il faut enfermer, mais les parents. Les parents nous jettent leur monde au visage comme un seau d’eau sale. Mais eux, ils peuvent signer les papiers d’internement. Je suis perdue. Je ne trouverai jamais le chemin.
C’est ma troisième T.S., comme on dit ici. Les infirmières n’aiment pas les T.S.
Monsieur, croyez-moi, je ne suis pas folle. La prochaine fois, je réussirai. Elles ne m’auront pas.
Monsieur, je ne vous connais pas. Je vous ai observé à travers le grillage. Toujours seul. Pardonnez-moi de vous avoir fait signe. Je suis perdue. Je vous donne ce cri qui est toute ma vie. S’il vous plaît, gardez-le. Pensez à moi, souvent. Merci.

Je m’appelle Marjorie. J’ai 19 ans.»

Il n’y a jamais eu d’autre billet. Cette petite lettre pliée, presque illisible, tremblée, je vous le jure, Mademoiselle Marjorie, elle ne me quittera jamais.

Clinique Rech,
Montpellier

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Tristan Cabral (né en 1944) –  H.D.T. (hospitalisation à la demande d’un tiers) 2010

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Pavillon 34

On aura beau me coudre une tête d’orvet
on aura beau me transfuser, me perfuser, m’andoliser,
rien ne m’empêchera de demander pourquoi
j’ai la mémoire de tout le sang du monde
pourquoi ma chair pourrit partout où je me tais
et pourquoi j’ai l’idée d’un corps démesuré

je m’enivre des plaies ouvertes dans ma bouche
je voudrais m’achever en faisant tout sauter
et glisser sous ma peau des trucs à retardement

les mains derrière le dos
les bras sanglés de cuir
je me glisse à mi-corps dans l’éther des couloirs
à la recherche de l’homme blanc
qui m’a remis ma muselière

mes doigts se brisent comme du givre
et je m’enfonce dans une fosse d’orchestre
au milieu des lagunes
je prends feu au pupitre à chaque démesure
les oiseaux que j’attrape s’enflamment entre
mes mains
et mes yeux me regardent
du fond des poissons blancs
pendus à des crochets

tout autour de mon banc
on verse de l’eau claire
mes voisins ont les yeux ouverts aux quatre coins
il y a des filles allongées derrière les rideaux lourds ;
la dame psychiatre a des orgasmes formidables !…
je n’ai plus une place dans l’ombre où je m’enterre
j’ai peur de me détendre
j’ai peur de ce grand calme qui descend dans
mes veines,
j’ai peur de crever seul dans un petit lit-cage…

La Colombière,
Montpellier

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Tristan Cabral (né en 1944) –  H.D.T (hospitalisation à la demande d’un tiers) 2010